Global Sushi, ou l’extinction programmée du thon rouge
Global Sushi, ou l’extinction programmée du thon rouge
le 30/1/2010 à 12h18
par Anne Chaon (AFP)
A force de le manger au carré ou sur des boulettes de riz, on en finit
par oublier d’où il vient. Pourtant, la consommation débridée de
poissons est en train de vider les océans.
Construit comme un témoignage à charge contre la surpêche et le gâchis,
« Global sushi », un documentaire de Capa diffusé lundi sur Canal Plus, suit
l’itinéraire de cette gourmandise mondialisée pour illustrer son propos et
remonter la filière, depuis la table des restaurants jusqu’au fond des mers.
« La vraie découverte, c’est l’ampleur du phénomène: on parle de quelques
espèces, comme le thon ou le requin. Mais c’est l’ensemble du système qui est
voué au court-terme », estime le réalisateur Jean-Pierre Canet.
Pour Philippe Cury, directeur de recherches à l’Institut de recherche pour
le développement (IRD), le nombre de bateaux de pêche est deux à trois fois
supérieur aux capacités de reconstitution de la ressource.
A ce rythme, la totalité des espèces commerciales aura disparu en 2050.
80% de la pêche mondiale passe par le Japon: au grand marché de Tokyo
s’échangent chaque jour 2.000 tonnes de poissons dont 50 t de thon rouge de
Méditerranée, condamné à l’extinction sans réaction rapide.
Passé des filets européens – France, Italie, Espagne en tête-, parfois
déguisés sous pavillon libyen, aux fermes d’engraissement au large de Malte, le
thon rouge, victime de l’engouement mondial, risque de subir le sort que connut
la morue de Terre-Neuve il y a vingt ans: épuisé par la surpêche, le stock n’a
pas réussi à se reconstituer malgré un moratoire en vigueur depuis 1992.
En bout de chaîne, six multinationales japonaises se partagent le magot et
stockent dans d’immenses coffres-forts, à -60°C, 55.000 t de thon rouge qui leur
permettent de jouer sur les cours mondiaux. A elle seule, la firme Mitsubishi en
détient 60%.
Mais les caméras s’attardent aussi à bord des chalutiers de grands fonds,
qui raclent le plancher des mers et remontent dans chaque filet 40 tonnes de
prises dans leurs mailles, dont les deux-tiers, inexploitables – « les prises
accessoires »- repartent à l’eau.
Courageux capitaine, Xavier Léautet, aujourd’hui promoteur de la pêche
durable, à la manoeuvre au large de l’Ecosse sur un navire de la flotte des
Mousquetaires (la chaîne Intermarché), témoigne, face à la caméra, des mille
combines pour contourner les quotas autorisés et défier les autorités: « Il y a
dix ans tout le monde s’en foutait. En deux, trois ans, on ratissait
complètement une région ». Jean-Pierre Canet tient à lui rendre hommage: « Il est le seul à avoir
accepté de briser l’omerta de la pêcherie industrielle ».
Pendant ce temps, le massacre continue: au large des côtes africaines, où
les pêcheurs traditionnels, devenus incapables de trouver du mérou depuis leurs
pirogues s’embarquent comme esclaves à bord des navires-usines chinois.
Dans les îles Chiloe, dans les eaux chiliennes, où l’élevage industriel
intensif du saumon, loin de ménager la nature, l’étouffe et la pollue. L’excès a
conduit à fermer tous les élevages – et les emplois qui en dépendaient.
Pour illustrer cette perte du lien entre les humains et la nature, entre le
poisson et le sushi, « Fish Rocker », un poissonnier-punk d’une banlieue de Tokyo,
taille sur scène un thon rouge et distribue les morceaux à la foule. Pour lui
rappeler que c’est bien la nature qui nourrit l’homme. Tant qu’elle peut le
faire.
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